Nos entreprises doivent se tenir prêtes à surfer sur le réveil de l’Asie

Économiste, mais aussi membre du Haut Conseil des finances publiques de 2013 à 2018, Philippe Dessertine dirige l’Institut de haute finance. Entretien.

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Économiste, mais aussi membre du Haut Conseil des finances publiques de 2013 à 2018, Philippe Dessertine dirige l’Institut de haute finance. Il enseigne à l’Institut d’administration des entreprises (IAE) Paris-Sorbonne Business School (université Paris 1 Panthéon-Sorbonne).

En 2019, les entreprises françaises se sont nettement repliées sur l’Europe. N’ont-elles pas eu raison d’être prudentes ?

Ce n’est pas exactement de la prudence ! Ce mouvement s’est imposé aux entreprises, en commençant par celles opérant aux États-Unis. À défaut d’être suffisamment compétitives, beaucoup souffraient à l’international. Leur repli n’est pas forcément stratégique, ou réfléchi, mais souvent contraint et forcé par la concurrence. Les premières à opérer ce retour en Europe sont les entreprises technologiques, plus sensibles à la concurrence que celles du luxe.

La crise sanitaire et la récession en 2020 devraient accélérer ce mouvement…

Il est clairement perceptible partout en Europe, en premier lieu en Allemagne. Ses industriels qui vendaient beaucoup à l’Asie avant la crise se redéploient en nombre dans les pays voisins de l’Allemagne. C’est sans doute l’une des raisons du changement de pied de Berlin sur le plan de relance européen. Elle parie sur une injection massive de capitaux dans l’économie pour soutenir ses fleurons. Pour les Français, cela signifie que la compétition va se durcir dans l’espace européen ; leurs handicaps structurels vont peser plus lourd. Voilà pourquoi la diminution des impôts sur la production inscrite dans notre plan de relance est absolument vitale.

“POUR LES FRANÇAIS, CELA SIGNIFIE QUE LA COMPÉTITION VA SE DURCIR DANS L’ESPACE EUROPÉEN.”

Nos entreprises doivent-elles pour autant abandonner
les marchés lointains ?

Non, bien au contraire. Elles doivent se préparer au retour de la croissance sur les marchés internationaux, c’est-à-dire, à coup sûr, en Asie d’abord. À ce moment-là, elles devront être présentes et réactives. Autour des mastodontes que sont la Chine, le Japon, et l’Inde dans une moindre mesure, existent un certain nombre de marchés porteurs et de futurs géants en puissance à ne pas ignorer : les Philippines, Taïwan, le Vietnam, la Malaisie, l’Indonésie…

Pourtant, en 2019, les Français se sont aussi retirés d’Asie, à l’exception de la Chine…

Ceux qui ont tenu bon ont eu raison. La crise sanitaire a bouleversé l’environnement dans lequel se déroulait la guerre commerciale sino-américaine qui a affecté les marchés asiatiques. Aujourd’hui, Washington se retrouve face à un défi défensif : sauver sa croissance et ses positions
à l’international. Le président élu en novembre devra prendre les bonnes décisions. Alors qu’en Chine, pendant ce temps, l’épisode de la Covid peut jouer un rôle d’accélérateur de la reprise.

Un continent a déjoué tous les pronostics sombres : l’Afrique. Est-ce un signal pour nos entreprises ?

C’est un continent d’investissement à long terme : la démographie s’envole, de nombreuses ruptures majeures s’y dessinent, même si le risque y demeure élevé. Relativement épargnées, surtout comparées à celles d’Amérique latine, ses économies ont aujourd’hui tendance à accélérer. Tant mieux pour les Français, qui doivent exploiter leurs nombreux atouts. Mais attention, là aussi, la compétition se durcit. La Chine consolide ses positions. D’autres puissances s’y montrent agressives : la Russie et surtout la Turquie, qui affronte désormais ouvertement la France en Méditerranée.

“NOS ENTREPRISES DOIVENT PRENDRE CONSCIENCE QUE LE SUCCÈS À L’INTERNATIONAL REPOSE SUR LA CAPACITÉ À S’INSCRIRE DANS DES APPROCHES GLOBALES.”

Comment aider nos entreprises à gagner dans cet environnement international durci et incertain ?

L’accompagnement classique, via les services de Bpifrance et de Business France, est bien rodé. Il est temps de penser davantage l’accompagnement géopolitique, le seul qui peut leur offrir un véritable avantage face à une concurrence efficace et agressive. Un accompagnement géopolitique « direct », d’abord. Là où la France est présente auprès de ses alliés, la dimension économique est trop souvent inexistante ou symbolique. Il est possible d’envisager aussi un accompagnement géopolitique « indirect », ensuite. À l’image de ce que fait l’Allemagne ; tous ses investissements publics comportent des retombées pour ses entreprises. À l’inverse, les nôtres doivent aussi prendre conscience que le succès à l’international ne repose plus sur l’octroi d’aides ou de financements, mais sur la capacité à s’inscrire dans des approches globales. L’international sera la clé de la croissance dans cette décennie. La compétition sera rude, mais elle est un défi passionnant. Pour gagner, il faut réussir à comprendre et intégrer les diversités culturelles, séduire les esprits.

Retrouvez l’ensemble des interviews de l’édition de Pramex 2020 ici :

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