L’incertitude incite à la prudence

Jérémy Ghez, professeur associé à HEC, est un spécialiste des Etats-Unis y enseigne l’économie et les affaires internationales, et co-dirige son centre de géopolitique.

Partager cet article sur:

Jérémy Ghez, professeur associé à HEC, est un spécialiste des Etats-Unis y enseigne l’économie et les affaires internationales, et co-dirige son centre de géopolitique.

En 2019, les entreprises françaises ont montré une certaine méfiance pour le marché américain, qui reste leur première destination. Êtes-vous surpris ?

Oui, cela m’étonne un peu. Nos entrepreneurs commençaient peut-être à tirer des leçons de la sclérose qui guettait le marché américain avant la crise sanitaire. Ces dernières années, les géants du numérique (les « GAFA ») ont considérablement élargi leur monopole. En 1970, 15 % des entreprises américaines étaient de nouvelles pousses. Aujourd’hui, c’est 7,5 %, dont 80 % qui ne dépassent pas le seuil des 10 salariés. Elles végètent, car le marché est de plus en plus verrouillé par les mastodontes.

Y aurait-il eu un effet Donald Trump ?

Cela a pu jouer. Depuis 2016, le président sortant promeut très clairement le « buy america ». Mais sa politique ne constitue pas une exception. On l’observe avec le Brexit en Grande-Bretagne ou avec l’élection de majorités populistes sur le Vieux Continent. Cette nouvelle orientation reflète d’ailleurs l’évolution des consommateurs chez qui le « made in global » cède le pas au « made in local ». Nos entreprises la mesurent forcément. Cela explique peut-être la forte proportion des créations parmi les 84 projets d’implantations conduites par les sociétés françaises aux Etats-Unis en 2019. En procédant ainsi, il est plus facile d’être identifié comme un acteur local.

Quel est l’impact de la covid sur l’économie américaine ?

Officiellement, l’économie américaine est entrée en récession en février dernier. Ce coup d’arrêt signe la fin de 128 mois d’expansion continue, la plus longue mesurable de toute l’histoire américaine. En attendant le résultat de la présidentielle de novembre pour savoir quelle sera la politique économique à partir de 2021, les économistes s’interrogent sur la reprise. La majorité prédit une courbe en forme de « swoosh », en référence au surnom du logo de la marque sportive Nike ; autrement dit, ils parient sur un rebond très lent. Cela accréditerait la thèse circulant en Europe selon laquelle la pandémie aura un impact économique sur le long terme dont on ne mesure pas encore l’ampleur. Un autre scénario émerge : celui d’une reprise en forme de « K ». Le rebond profiterait très vite aux couches les plus favorisées et les mieux formées, tandis que la descente aux enfers s’accélérerait pour les plus vulnérables. Bref, l’incertitude n’a jamais été aussi forte.

De quoi, donc, inciter les entreprises françaises à la prudence ? 

En effet. La situation incite plutôt à l’attentisme, ou au repli, pour nos entreprises dont les produits ou les services n’ont pas d’élément véritablement différenciant pour affronter la concurrence américaine. Dans ce contexte de guerre commerciale élargie qu’imposent les Etats-Unis, le risque est maximum pour nos entreprises de souveraineté, comme celles de la filière aéronautique. À l’inverse, toutes celles qui font rêver le consommateur américain, par leur identité forte, ne doivent pas abandonner leurs positions. Le « made in France » a toutes ses chances. J’entends par là : le savoir-faire productif français. Non pas nos vins et nos fromages, qui entrent en concurrence frontale avec les filières américaines ou sont à la merci de mesures de rétorsion dont les ressorts sont politiques, mais par exemple nos fleurons du luxe à la française et les artisans qui gravitent dans leur sillage.

Retrouvez l’ensemble des interviews de l’édition de Pramex 2020 ici :

Découvrez les belles histoires d’entreprises engagées à l’international et accompagnées par Banque Populaire.