La bonne idée pour réussir : mythe ou réalité ?

Faut-il croire en "la" bonne idée pour entreprendre ? Didier Chabaud, Professeur d’entrepreneuriat et de stratégie, IAE de Paris/Sorbonne Business School, et Fabrice Cavarretta, Professeur à l'Essec, répondent.

Partager cet article sur:

Didier Chabaud, Professeur d’entrepreneuriat et de stratégie, IAE de Paris/Sorbonne Business School, directeur général de la chaire Entrepreneuriat Territoire Innovation (ETI), a publié de nombreux articles et ouvrages. Il s’intéresse en particulier aux dynamiques de création d’entreprise et aux stratégies de développement des entreprises familiales.

Fabrice Cavarretta, Professeur à l’Essec, après 12 ans d’expérience de management opérationnel, comme directeur de division d’un grand groupe et fondateur d’une start-up, Fabrice Cavarretta se consacre à sa passion pour l’entrepreneuriat, qu’il enseigne à l’Essec.
Il est l’auteur de l’essai « Oui, la France est un paradis pour entrepreneurs ».

Ces deux experts tentent de répondre à cette question.

Croyez-vous en « LA » bonne idée pour entreprendre ?

Didier Chabaud – Non, pour une simple et bonne raison : « la » bonne idée est celle que l’on identifie a posteriori. Force est de souligner que beaucoup d’entrepreneurs ont les mêmes idées.
La différence se fait donc dans la manière dont ils les mettent en œuvre et les font évoluer au contact du marché. J’ajoute que tous les entrepreneurs ne poursuivent pas les mêmes objectifs. Certains associent la réussite à la croissance et au développement ; ceux-là sont condamnés à trouver le moyen de se démarquer vite et fort, par exemple en multipliant les bonnes idées. Mais pour d’autres, la réussite est associée à des critères très personnels : accéder à une forme de liberté, trouver un équilibre de vie, vivre de sa passion, etc. Pour d’autres encore, entreprendre n’est pas un choix mais une nécessité.

Fabrice Cavarretta – Absolument pas. Car toutes les études scientifiques démontrent que l’idée joue un rôle très marginal dans la recette de l’entrepreneuriat. C’est contre-intuitif mais c’est la réalité. La réussite entrepreneuriale dépend essentiellement d’autres critères, comme avoir été au bon endroit au bon moment, avoir adressé le bon produit aux bons clients. Et ces critères se cristallisent au bout d’un long processus itératif et complexe. Évoquons le parcours de Xavier Niel, le fondateur de Free. Il n’a rien d’un génie de l’entreprise qui aurait eu, soudain, l’idée du siècle. C’est parce qu’il a bidouillé de l’informatique dans son garage pendant plusieurs années qu’un beau jour de l’année 1998, il est en mesure de capter une vraie opportunité et lance le premier fournisseur d’accès à Internet sans abonnement en France.

Une bonne idée doit-elle forcément évoluer pour se pérenniser ?

D.C. – Oui bien sûr, mais dans des proportions qui varieront selon le projet, le secteur d’activité ou encore le marché visé. Les créateurs de start-up sont conduits, pour leur part, à faire fortement évoluer leurs idées de départ. Ils identifient un besoin, développent un business model, le testent sur le marché, analysent les retours des clients et adaptent leur offre. C’est le cycle du prototypage rapide, que l’on identifie désormais comme la méthode du « lean start-up ». Si les entreprises innovantes sont dans cette logique, il ne faut pas oublier que leur part dans la création d’entreprise est limitée. Près de 95 % des entrepreneurs ne sont pas innovants. Pour autant, ils peuvent innover localement. Je m’explique. Prenons le cas d’un créateur d’un salon de thé dans une zone qui en est dépourvue. Il innove sur un territoire donné en apportant un service inexistant. C’est si vrai que, passé une période d’observation, des concurrents viendront le défier sur son terrain.
Pour conserver ses parts de marché, il lui faudra alors évoluer et parfois même innover.

Que faut-il absolument faire pour passer de l’idée à la mise en œuvre efficace ?

F. C. – Ce qui est décisif, c’est le rapport de l’entrepreneur au monde. Pour me faire bien comprendre, je vais prendre une analogie. Imaginez un adolescent de 17 ans qui demande à son père comment faire pour trouver la femme idéale. Personne, pas même l’intéressé, ne peut raisonnablement prétendre pouvoir décrire l’être chéri, tant il est vrai que l’amour ne se décrète pas mais s’impose aux êtres. La seule chose que devrait alors rétorquer le père à son fils est : sors et rencontre des amis, tu finiras bien par croiser la perle rare.
Il en va de même pour l’entrepreneuriat. C’est de la pratique et de l’expérience que naît la réussite. Dans 96 % des aventures entrepreneuriales, l’histoire n’a rien d’un conte de fées. Elle ne correspond pas à la jolie histoire racontée après coup, à la belle idée servie sur un plateau pour mieux vendre son produit ou son service. La réalité est bien souvent brouillonne et généralement trop compliquée pour être résumée en quelques phrases intelligibles ou formules choc.

Que faut-il faire en priorité quand on a une bonne idée : la protéger, lancer une étude de marché, la confronter au terrain sans tarder ?

D. C. – Dans 99 % des cas, l’important est de la tester. Cela implique de réaliser une étude de marché et de la confronter aux cibles identifiées. Hormis les quelques cas d’innovations de rupture technologique, l’entrepreneur doit aussi parler de son idée autour de lui. C’est le meilleur moyen de ne pas rater l’étape cruciale de la mise en œuvre. De l’efficacité et de la rapidité de celle-ci dépend beaucoup la réussite du projet. Le créateur devra se battre pour développer et asseoir son entreprise face à la concurrence. Très vite, il devra être en mesure de recruter des talents et de leur faire confiance.
Un entrepreneur qui réussit est un entrepreneur connecté : il l’est avec son marché, ses partenaires pour détecter des besoins et lancer son activité ; il devra l’être avec ses collaborateurs, qui ont vocation à le remplacer pour aller au contact du terrain.

F. C. – On pourra faire des études de marché autant qu’on veut, ce n’est pas la clé de la réussite. Personnellement, j’enseigne à mes étudiants, parmi lesquels il y a un certain nombre
de cadres supérieurs de 40-45 ans expérimentés, la déconstruction
des représentations traditionnelles
de l’entrepreneuriat. À la place, je leur présente et je leur conseille de mettre en œuvre les cinq principes de la théorie de « l’effectuation » :
• travaillez avec les gens que vous connaissez ;
• construisez avec ceux qui veulent bien avancer avec vous ;
• utilisez les cartes que vous avez en main – sous-entendu, ce serait une erreur de vendre votre maison ou votre appartement pour financer votre projet ;
• il y aura des surprises, mais ce n’est pas gênant : le tout est d’accepter de modifier le produit ou le service jusqu’à ce que le client l’accepte ;
• et pour terminer : dites-vous que le futur n’advient qu’avec les gens qui font et agissent.


Découvrez les belles histoires d’entreprises innovantes (start-up, PME et ETI) soutenues et accompagnées par Banque Populaire.